La carence en fer sans anémie vient de changer de définition, du moins outre-Atlantique. Le 16 septembre 2026, l’American Society of Hematology (ASH), la principale société savante d’hématologie au monde, a publié ses premières recommandations fondées sur les preuves pour diagnostiquer le manque de fer. Le seuil de ferritine en dessous duquel on parle de carence est relevé à 30 ng/ml chez l’adulte, et jusqu’à 50 ng/ml chez les femmes les plus exposées, que l’hémoglobine soit normale ou non.
En France, beaucoup de comptes rendus de laboratoire affichent encore une borne basse autour de 15 à 20 ng/ml chez la femme. Une ferritine à 22 peut donc être jugée « normale » à Paris et « basse » selon l’ASH. Cet article explique ce qui a changé, comment relire votre résultat face aux repères français, et ce que ces seuils ne disent pas.
Ce que disent les nouveaux seuils de ferritine de l’ASH
Le groupe d’experts, présidé par l’hématologue pédiatre Jacquelyn Powers (Texas Children’s Hospital), a formulé cinq recommandations selon la méthode GRADE, une grille internationale d’évaluation des preuves. Le communiqué de l’ASH les résume ainsi.
| Population | Repère français courant (ameli, Vidal) | Nouveau seuil ASH 2026 |
|---|---|---|
| Enfant de 9 mois à 4 ans | Moins de 15 ng/ml | 20 ng/ml ou moins |
| Femme adulte réglée ou enceinte | Moins de 20 ng/ml | 30 ng/ml ou moins |
| Homme adulte, femme ménopausée | Moins de 30 ng/ml | 30 ng/ml ou moins |
| Règles abondantes, anémie pendant la grossesse | Pas de seuil spécifique | 50 ng/ml ou moins |
| Inflammation (cancer, MICI, infection) | Seuils variables selon les spécialités | Ferritine inférieure à 100 ng/ml ou coefficient de saturation inférieur à 20 % |
Précision utile : ng/ml et µg/l désignent la même quantité. Une ferritine notée 28 µg/l sur votre compte rendu vaut 28 ng/ml. Surtout, ces seuils s’appliquent indépendamment du taux d’hémoglobine. C’est le vrai tournant : la carence en fer sans anémie, ce stade où les réserves sont vides alors que les globules rouges paraissent encore normaux, devient plus facile à nommer.
Pourquoi une ferritine « normale » peut cacher une carence en fer sans anémie
La ferritine est la protéine qui stocke le fer ; son taux sanguin reflète vos réserves. Le problème tient aux valeurs de référence. Elles sont calculées sur des personnes en apparente bonne santé, parmi lesquelles une part notable de femmes réglées manque de fer sans le savoir. Leurs valeurs basses tirent la norme vers le bas.
La Haute Autorité de santé (HAS) avait déjà pointé ce défaut en 2011. Dans son évaluation du bilan martial, elle jugeait « indispensable » une standardisation des valeurs de référence de la ferritine, notant que la limite basse pouvait varier fortement d’un kit et d’un laboratoire à l’autre. Quinze ans plus tard, ce chantier n’a pas abouti en France.
Les repères français ne sont d’ailleurs pas uniformes. L’Assurance Maladie retient une carence en dessous de 20 ng/ml chez la femme, 15 chez l’enfant et 30 chez l’homme et la femme ménopausée. Une mise au point publiée par Vidal en 2023 propose moins de 20 chez la femme jeune, moins de 30 chez l’homme jeune, moins de 60 après 65 ans, et rappelle qu’il n’existe pas de consensus. Pour les bases, notre fiche détaille le rôle et les valeurs normales de la ferritine.
Carence en fer sans anémie : relire votre ferritine en 4 cas
Si vous avez un résultat récent et craignez une carence en fer sans anémie, comparez-le aux nouveaux chiffres plutôt qu’à la norme imprimée à côté :
- 30 ng/ml ou moins : correspond à la nouvelle définition ASH de la carence en fer chez l’adulte, même avec une hémoglobine normale.
- Entre 31 et 50 ng/ml : peut encore relever d’une carence en cas de règles abondantes, de symptômes évocateurs, d’une chirurgie prévue ou d’un projet de grossesse.
- Au-dessus de 50 ng/ml, sans inflammation : un manque de fer explique rarement vos symptômes.
- Moins de 100 ng/ml avec une maladie inflammatoire : une carence reste possible, car l’inflammation fait monter la ferritine et masque des réserves basses.
Quand la ferritine peut tromper
La ferritine augmente en cas d’infection, d’inflammation, de maladie du foie ou de surpoids. C’est pourquoi l’ASH, comme la HAS avant elle, recommande alors d’ajouter le coefficient de saturation de la transferrine. Le fer sérique, lui, varie beaucoup au cours de la journée : notre article explique pourquoi le fer sérique seul ne suffit pas. La transferrine complète souvent ce bilan.
La situation inverse, une ferritine trop haute, n’est pas concernée par ces recommandations ; elle est traitée dans notre article sur le taux de ferritine élevé.
Qui devrait faire doser sa ferritine
La HAS estimait en 2011 qu’environ un quart des femmes en âge de procréer en France présentaient un déficit en fer, et 5 % une anémie. L’ASH, de son côté, évalue à 70 % la part des carences qui passent inaperçues dans les groupes à risque. La carence en fer sans anémie passe d’autant plus facilement inaperçue que la numération sanguine reste normale. Les situations qui justifient d’en parler à votre médecin :
- règles abondantes ou prolongées ;
- grossesse en cours ou en projet ;
- chirurgie programmée ;
- alimentation végétarienne ou restrictive, sport d’endurance ;
- maladie cœliaque, maladie inflammatoire de l’intestin, chirurgie de l’estomac ;
- jeune enfant entre 9 mois et 4 ans.
Les symptômes qui amènent le plus souvent au dosage sont la fatigue, l’essoufflement à l’effort, les maux de tête, les palpitations, les jambes sans repos et la chute de cheveux. Sur ce dernier point, voir notre article chute de cheveux et carence en fer.
Ce que ces seuils ne changent pas
Ce sont des seuils de diagnostic de la carence en fer sans anémie, pas des consignes de traitement. L’ASH annonce des recommandations thérapeutiques pour 2027. Une ferritine sous le nouveau seuil est un motif d’en parler à son médecin, pas de démarrer seule une supplémentation. Le fer peut entraîner des troubles digestifs et, pris sans bilan, masquer un saignement qu’il faudrait rechercher.
Ce point est essentiel chez l’homme et la femme ménopausée : un manque de fer nouveau y traduit plus souvent une perte de sang discrète, notamment digestive, qu’un défaut d’apport. Pour les plus de 50 ans, Vidal rappelle que des explorations digestives peuvent se discuter même sans anémie.
Enfin, ces recommandations sont américaines. Ni la HAS ni les sociétés savantes françaises ne les ont reprises à ce jour, et votre laboratoire ne changera pas sa norme du jour au lendemain. Les connaître vous permet simplement d’ouvrir la discussion avec votre médecin, qui reste seul juge du seuil à appliquer à votre situation.
Dernières avancées scientifiques
Selon les articles indexés dans PubMed, le relèvement des seuils de ferritine s’appuie sur plusieurs travaux récents.
Une étude publiée en 2024 dans JAMA Network Open a comparé trois définitions de la carence chez plus de 62 000 femmes aux États-Unis et au Canada. Passer d’un seuil de 15 à 25 ng/ml a environ doublé la proportion de femmes de 25 à 54 ans reconnues carencées. Ce que ça change pour vous : c’est parfois la définition, et non votre organisme, qui décide si l’on vous dit que « tout va bien ».
En 2025, une équipe de la Cleveland Clinic a recalculé les normes de ferritine en ne gardant que des personnes aux réserves en fer vérifiées, dans la revue Clinical Biochemistry. La borne basse obtenue par la méthode classique était proche de 17 chez la femme, alors que le seuil distinguant le mieux les femmes carencées se situait bien plus haut, autour de 45. Autrement dit, la norme imprimée sur de nombreux comptes rendus est trop basse pour les femmes.
Une étude de 2026 menée sur 907 donneurs de sang, publiée dans le British Journal of Haematology par des chercheurs des CDC américains, a cherché le taux de ferritine à partir duquel la fabrication des globules rouges commence à souffrir. Résultat : entre 25 et 32 ng/ml environ selon l’âge et le sexe, soit tout près du nouveau seuil de 30. Une analyse antérieure des mêmes équipes, dans Blood Advances, aboutissait à des conclusions proches pendant la grossesse : environ une femme enceinte sur dix de plus serait reconnue carencée.
Une mise en garde enfin : une comparaison suisse de 2024, parue dans Diagnostics, a montré qu’un même échantillon pouvait donner des ferritines différant jusqu’à environ un tiers selon la technique de dosage. Ce que ça change pour vous : pour suivre votre ferritine dans le temps, restez si possible fidèle au même laboratoire, comme le conseillait déjà la HAS.
Quand consulter
Une carence en fer sans anémie ne relève pas de l’urgence, mais elle mérite un avis. Prenez rendez-vous si votre ferritine est à 30 ng/ml ou moins, ou jusqu’à 50 en cas de règles abondantes ou de projet de grossesse, surtout si vous avez des symptômes. Consultez rapidement en cas de selles noires ou sanglantes, de vomissements de sang, de saignements très abondants, de douleur thoracique, de malaise ou d’essoufflement au repos. Si l’hémoglobine est déjà basse, notre fiche sur l’hémoglobine basse et notre guide de l’anémie prennent le relais.
Glossaire
- Ferritine : protéine qui stocke le fer dans l’organisme ; son taux sanguin reflète l’état des réserves.
- Carence en fer sans anémie : réserves en fer basses alors que l’hémoglobine reste dans les normes.
- Coefficient de saturation de la transferrine (CST) : part de la transferrine, la protéine de transport du fer, effectivement chargée en fer ; utile quand l’inflammation fausse la ferritine.
- Valeurs de référence : fourchette imprimée sur le compte rendu, calculée à partir d’un groupe de comparaison.
- ASH (American Society of Hematology) : société savante américaine d’hématologie, qui publie des recommandations de pratique clinique.
- GRADE : méthode internationale qui évalue la solidité des preuves derrière une recommandation médicale.
FAQ
Quel est le taux de ferritine normal chez la femme ?
En France, l’Assurance Maladie situe la carence en dessous de 20 ng/ml chez la femme. Les nouvelles recommandations américaines de l’ASH placent ce seuil à 30 ng/ml pour toutes les femmes adultes, et jusqu’à 50 en cas de règles abondantes ou de grossesse avec anémie. Votre médecin interprète le résultat selon votre âge, vos symptômes et une éventuelle inflammation.
Une ferritine à 25 ng/ml, est-ce une carence ?
Selon l’ASH, oui : 25 ng/ml est sous le seuil de 30 retenu chez l’adulte. Selon les repères français habituels chez la femme, ce résultat est souvent jugé normal. Ce décalage justifie d’en parler avec votre médecin, surtout si vous êtes fatiguée ou si vos règles sont abondantes.
Peut-on avoir une ferritine basse avec une hémoglobine normale ?
Oui, c’est précisément la carence en fer sans anémie. Les réserves s’épuisent d’abord ; l’hémoglobine ne baisse que plus tard. Selon Vidal, ce tableau concerne 10 à 25 % des femmes réglées en Europe. Il peut déjà s’accompagner de fatigue, de troubles de la concentration ou d’une chute de cheveux.
Faut-il prendre du fer si ma ferritine est sous 30 ?
Pas sans avis médical. Les recommandations de l’ASH portent sur le diagnostic ; celles sur le traitement sont attendues en 2027. Votre médecin cherchera d’abord la cause, choisira la forme et la dose, puis prévoira un contrôle. Une supplémentation prise seule peut masquer un saignement à explorer.
Ces nouveaux seuils s’appliquent-ils en France ?
Pas officiellement. Il s’agit de recommandations américaines, que la HAS n’a pas reprises à ce jour. Les laboratoires français conservent leurs propres valeurs de référence. Elles constituent toutefois un argument sérieux pour discuter d’un résultat « limite » avec votre médecin.
Pourquoi mon laboratoire affiche-t-il une norme différente ?
Chaque laboratoire fixe ses valeurs de référence selon sa technique de dosage et sa population de comparaison. La HAS a signalé dès 2011 que ces bornes pouvaient beaucoup varier. D’où l’intérêt de faire vos contrôles dans le même laboratoire.
Sources
- Haute Autorité de santé. Choix des examens du métabolisme du fer en cas de suspicion de carence en fer. Texte court, 2011. has-sante.fr
- Assurance Maladie. Symptômes et diagnostic de l’anémie par carence en fer. Juin 2026. ameli.fr
- Ruivard M. Carence en fer sans anémie : quelle conduite à tenir ? Vidal, 2023. vidal.fr
- American Society of Hematology. ASH Sets New Standards for Diagnosing Iron Deficiency. Communiqué, 16 septembre 2026. hematology.org
- Barton JC, Wiener HW, Barton JC, Acton RT. Prevalence of Iron Deficiency Using 3 Definitions Among Women in the US and Canada. JAMA Network Open, 2024. doi.org
- Troike KM, McShane AJ. Re-evaluating ferritin thresholds to diagnose iron deficiency. Clinical Biochemistry, 2025. doi.org
- Addo OY, Brittenham GM, Mei Z, et al. Physiologically based serum hepcidin and ferritin thresholds identify similar onsets of iron-deficient erythropoiesis in adult blood donors. British Journal of Haematology, 2026. doi.org
- Mei Z, Addo OY, Jefferds MED, et al. Physiologically based trimester-specific serum ferritin thresholds for iron deficiency in US pregnant women. Blood Advances, 2024. doi.org
- Lemaire B, Frias MA, Golaz O, et al. Ferritin: A Biomarker Requiring Caution in Clinical Decision. Diagnostics, 2024. doi.org
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