Votre prise de sang indique des neutrophiles bas, alors que vous êtes en pleine forme ? Chez de nombreuses personnes d’origine africaine ou du Moyen-Orient, ce résultat s’explique par une particularité génétique sans gravité : le phénotype Duffy nul, à l’origine de ce que l’on appelle souvent la neutropénie ethnique. Le 5 novembre 2026, la revue Blood Advances, de la Société américaine d’hématologie (ASH), a publié les premières valeurs de référence des globules blancs et des neutrophiles conçues pour ces personnes, enfants compris. Ce que dit l’étude, ce qu’elle change pour la lecture de votre numération formule sanguine (NFS), et ce que prévoit déjà la Haute Autorité de santé (HAS) en France.
Duffy nul : de quoi parle-t-on ?
Le système Duffy est un groupe sanguin, comme les systèmes ABO ou Rhésus, mais beaucoup moins connu. Il correspond à une protéine présente à la surface des globules rouges. Chez les personnes dites « Duffy nul », notées Fy(a-b-), une petite variation du gène ACKR1 empêche cette protéine d’apparaître sur les globules rouges. Cette variation, très fréquente en Afrique subsaharienne, protège contre une forme de paludisme.
Sa conséquence la plus visible au laboratoire est un nombre de polynucléaires neutrophiles plus bas dans le sang circulant, sans infections plus fréquentes. Une étude menée dans trois grandes biobanques américaines a confirmé que le statut Duffy nul n’est associé, de façon reproductible, qu’à des globules blancs plus bas, et à aucune maladie.
La HAS le résume ainsi dans sa synthèse de 2024 sur les neutropénies chroniques : cette neutropénie chronique bénigne, « parfois nommée ethnique », est présente toute la vie, ne donne aucun symptôme, « n’est pas une entité pathologique » et ne justifie ni enquête approfondie ni suivi prolongé.
Ce que montre la nouvelle étude
Des chercheurs de 23 centres américains, coordonnés notamment par l’hématologue Lauren Merz, ont prélevé 1 412 personnes en bonne santé dont le statut Duffy nul était confirmé, de 6 mois à l’âge adulte. Ils ont calculé, selon les règles internationales des laboratoires, les intervalles dans lesquels se situent normalement leurs neutrophiles et leurs globules blancs.
| Âge | Neutrophiles (G/L) | Globules blancs (G/L) |
|---|---|---|
| 6 mois à 2 ans | 0,53 à 4,50 | 4,4 à 12,6 |
| 3 à 6 ans | 0,78 à 4,67 | 3,8 à 10,8 |
| 7 à 12 ans | 0,87 à 5,34 | 2,9 à 10,1 |
| 13 à 17 ans | 0,90 à 4,89 | 3,1 à 9,2 |
| Adultes (18 ans et plus) | 1,03 à 7,30 | 3,0 à 10,7 |
Valeurs proposées par Merz et coll. (Blood Advances, 2026) pour les personnes Duffy nul en bonne santé. 1 G/L correspond à 1 000 cellules par microlitre. Ces intervalles ne remplacent pas ceux de votre laboratoire et ne s’appliquent pas aux personnes qui ne sont pas Duffy nul.
Les points clés :
- Un adulte Duffy nul en bonne santé sur quatre avait moins de 2 G/L de neutrophiles, et entre un quart et la moitié des enfants, selon l’âge, en avaient moins de 1,5 G/L, le seuil habituel de la neutropénie.
- Les résultats étaient les mêmes quels que soient l’automate d’analyse, le lieu ou le mode de prélèvement.
- Ce sont les premières valeurs publiées pour les enfants ; les données manquent encore avant 6 mois.
Un second article des mêmes équipes propose une « feuille de route » pour que les hôpitaux et les laboratoires adoptent ces valeurs : tester le statut Duffy, l’inscrire au dossier, adapter les logiciels et former les soignants.
Pourquoi c’est important : éviter les examens inutiles
Avec des normes pensées pour la population générale, une personne Duffy nul en bonne santé peut être étiquetée « neutropénique ». D’après les travaux réunis par l’ASH, cette confusion peut entraîner des examens inutiles, jusqu’à la ponction de moelle osseuse, des traitements interrompus et l’exclusion d’essais cliniques. Une analyse d’essais de phase 3 contre les cancers les plus fréquents a ainsi montré que plus de trois essais sur quatre excluaient des patients dont les neutrophiles se situaient pourtant dans les valeurs normales pour une personne Duffy nul.
Le phénomène n’est pas propre aux États-Unis. Une étude internationale publiée en 2026 dans la revue Blood, avec des participants de Namibie, d’Arabie saoudite, du Royaume-Uni et des États-Unis, a trouvé des valeurs très proches d’un pays à l’autre. Les normes des laboratoires locaux classaient à tort entre un quart et la moitié de ces personnes comme neutropéniques. Autre enseignement : à statut Duffy égal, la couleur de peau ou l’origine déclarée ne changeait pas les résultats. C’est donc le groupe sanguin qui compte, pas l’origine, d’où l’abandon progressif de l’expression « neutropénie ethnique » au profit de « numération des neutrophiles associée au Duffy nul ».
Et en France ?
En France, on parle de neutropénie quand les neutrophiles sont inférieurs à 1,5 G/L, et de neutropénie profonde sous 0,5 G/L. Selon la HAS, 1 à 2 % de la population française présente une neutropénie, davantage chez les nourrissons et chez les personnes d’origine africaine. Le protocole national de diagnostic et de soins (PNDS) de 2024 cite déjà la neutropénie dite ethnique, liée au groupe Duffy nul, parmi les causes à reconnaître avant de lancer d’autres examens.
Il n’existe pas, à ce jour, de valeurs de référence françaises propres aux personnes Duffy nul : votre compte rendu de laboratoire affiche les mêmes normes pour tous. Les valeurs américaines ne sont pas reprises telles quelles en France, mais elles confirment ce que décrit la HAS et aident votre médecin à interpréter un chiffre bas chez une personne en bonne santé.
Ce que l’étude ne dit pas
- Un taux bas n’est pas toujours lié au Duffy nul. Une neutropénie récente, profonde, accompagnée d’infections, d’aphtes ou d’une anomalie des globules rouges ou des plaquettes doit toujours être explorée.
- Être d’origine africaine ne suffit pas à conclure : seul le test du groupe Duffy le confirme.
- Les valeurs publiées concernent des personnes en bonne santé ; elles ne fixent pas les seuils à utiliser pendant une chimiothérapie, qui relèvent de l’équipe soignante.
Les avancées récentes
En trois ans, la recherche a beaucoup avancé. En 2023, une équipe américaine a montré que deux tiers des adultes noirs suivis dans un centre de soins primaires étaient Duffy nul, avec des neutrophiles nettement plus bas que les autres, et a appelé à des normes dédiées. En 2025, une vaste analyse génétique a confirmé que ce statut ne s’accompagne d’aucune maladie et qu’on le retrouve aussi chez des personnes originaires du Moyen-Orient ou d’origines mixtes. En 2026, l’étude internationale de la revue Blood puis les deux articles de Blood Advances ont fourni des normes pour les adultes et, pour la première fois, pour les enfants. Concrètement, pour vous : un chiffre de neutrophiles un peu bas, stable, sans symptôme, peut être tout à fait normal si vous êtes Duffy nul, et un simple test sanguin permet de le savoir.
Quels examens permettent de surveiller ou de dépister une neutropénie liée au Duffy nul ?
- La numération formule sanguine (NFS) : elle compte les globules blancs, les neutrophiles, les globules rouges et les plaquettes. Une baisse isolée des neutrophiles, avec des globules rouges et des plaquettes normaux, est le profil typique.
- Des NFS répétées : la HAS parle de neutropénie chronique quand elle persiste plus de trois mois. Un chiffre stable dans le temps est rassurant.
- Le phénotypage érythrocytaire Duffy : une prise de sang qui recherche les antigènes Fy(a) et Fy(b) sur les globules rouges, déjà pratiquée pour les transfusions. L’absence des deux signe le statut Duffy nul. Un test génétique peut aussi être utilisé.
- Les examens orientés par le médecin si le tableau n’est pas typique : recherche d’une cause médicamenteuse ou virale, bilan auto-immun, avis d’hématologue.
Pour aller plus loin sur les causes d’un chiffre bas, consultez notre guide sur la neutropénie.
Quand consulter ?
- Sans attendre, en cas de fièvre avec des neutrophiles bas connus, surtout sous traitement anticancéreux : appelez le 15 ou le 112.
- Rapidement si la baisse est récente ou profonde (moins de 0,5 G/L), ou associée à une anémie ou à des plaquettes basses.
- En cas d’infections à répétition, d’aphtes fréquents ou de gencives qui saignent.
- Pour faire le point si l’on vous a découvert des neutrophiles bas sur plusieurs bilans : demandez à votre médecin si un phénotypage Duffy est utile et faites inscrire le résultat dans votre dossier.
Glossaire
- Neutrophiles (polynucléaires neutrophiles) : les globules blancs les plus nombreux, première ligne de défense contre les bactéries.
- Neutropénie : nombre de neutrophiles inférieur à 1,5 G/L dans le sang.
- Duffy nul, Fy(a-b-) : absence de l’antigène Duffy sur les globules rouges, une particularité génétique sans gravité.
- Neutropénie ethnique : ancien nom de la baisse bénigne des neutrophiles liée au Duffy nul.
- Valeurs de référence : intervalle dans lequel se situent les résultats de 95 % des personnes en bonne santé d’une population donnée.
- G/L : milliards de cellules par litre de sang, l’unité utilisée sur les comptes rendus français.
- Phénotypage érythrocytaire : analyse des groupes sanguins présents sur les globules rouges.
Questions fréquentes
La neutropénie ethnique est-elle dangereuse ?
Non. La HAS indique qu’elle ne donne aucun symptôme, n’augmente pas le risque d’infection et ne justifie pas de suivi particulier. Elle doit simplement être bien identifiée pour éviter des examens inutiles.
Comment savoir si je suis Duffy nul ?
Par une prise de sang de phénotypage érythrocytaire, qui recherche les antigènes Fy(a) et Fy(b), ou par un test génétique. Votre médecin peut la prescrire si vos neutrophiles sont bas de façon répétée sans autre explication.
Les nouvelles normes américaines s’appliquent-elles en France ?
Pas directement : les laboratoires français utilisent leurs propres valeurs. Elles aident toutefois le médecin à interpréter un résultat bas chez une personne Duffy nul en bonne santé.
Mon enfant a des neutrophiles bas : est-ce forcément le Duffy nul ?
Non. Chez l’enfant, les infections virales sont une cause fréquente et passagère. Un contrôle et, si besoin, un avis spécialisé permettent de faire la différence.
Le statut Duffy nul change-t-il quelque chose pour une chimiothérapie ?
Il peut compter, car certains protocoles réduisent les doses selon les neutrophiles. Signalez votre statut à l’équipe d’oncologie : elle seule décide des seuils à appliquer.
Sources
- Haute Autorité de santé. Neutropénies chroniques, synthèse à destination du médecin traitant, mai 2024
- Haute Autorité de santé. PNDS Neutropénies chroniques, argumentaire, mai 2024
- Merz LE, Fink A, Han H, Jacquot C et al. Establishing absolute neutrophil count and white blood cell count reference intervals for the Duffy null population. Blood Advances, 2026. DOI : 10.1182/bloodadvances.2026020900
- Merz LE, Chang VY, Fingrut WB, Godley LA et al. A roadmap for developing and implementing Duffy null-specific reference intervals. Blood Advances, 2026. DOI : 10.1182/bloodadvances.2026021681
- Hibbs SP, Chipare I, Halawani AJ, Legge SE et al. Multinational assessment of absolute neutrophil counts and white blood cell counts among healthy Duffy-null adults. Blood, 2026. DOI : 10.1182/blood.2025029359
- Hysong MR, Shuey MM, Huffman JE, Auer P et al. Characterization of the phenotypic consequences of the Duffy-null genotype. Blood Advances, 2025. DOI : 10.1182/bloodadvances.2024014399
- Hibbs SP, Aiken L, Vora K, Mowete C et al. Cancer trial eligibility and therapy modifications for individuals with Duffy null-associated neutrophil count. JAMA Network Open, 2024. DOI : 10.1001/jamanetworkopen.2024.32475
- Merz LE, Story CM, Osei MA, Jolley K et al. Absolute neutrophil count by Duffy status among healthy Black and African American adults. Blood Advances, 2023. DOI : 10.1182/bloodadvances.2022007679
- Medical Xpress (American Society of Hematology). New blood count ranges could prevent unnecessary testing for people with Duffy-null trait, 5 novembre 2026
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