Une ligne du compte rendu indique 28 ng/L, le laboratoire l’a signalée, et le mot troponine élevée ramène immédiatement à une seule idée : l’infarctus. C’est l’association que fait tout le monde, y compris les résumés automatiques des moteurs de recherche. Elle est pourtant fausse la plupart du temps : la majorité des troponines élevées mesurées chaque jour en France ne correspondent pas à un infarctus.
Ce qu’un chiffre élevé signale, c’est qu’un certain nombre de cellules du muscle cardiaque ont libéré leur contenu dans le sang. Rien de plus. Ni pourquoi, ni depuis quand, ni si c’est grave. Notre guide de la troponine explique le principe du dosage et ses unités ; cet article part du chiffre qui dépasse et va jusqu’à ce qu’il faut en faire.
Avant tout : êtes-vous en train de lire un résultat, ou d’avoir mal ?
Cette question précède toutes les autres, et la réponse change complètement la conduite à tenir.
Si vous ressentez en ce moment une douleur ou une oppression au milieu de la poitrine, surtout si elle irradie vers le bras gauche, la mâchoire ou le dos, si elle s’accompagne de sueurs, de nausées, d’un essoufflement inhabituel ou d’un malaise : appelez le 15. N’attendez pas un résultat de laboratoire, ne prenez pas la voiture, ne cherchez pas à interpréter un chiffre. Chez la femme, chez la personne diabétique et chez la personne âgée, l’infarctus se présente souvent sans la douleur typique — une fatigue brutale, un essoufflement, une douleur au creux de l’estomac ou une simple sensation de malaise suffisent à justifier l’appel.
Si vous lisez un résultat déjà rendu, sans symptôme actuel, la situation est différente. Un dosage de troponine n’est presque jamais prescrit sur un bilan de routine : il l’est aux urgences après une douleur thoracique, avant ou après une intervention, dans le suivi d’une chimiothérapie, ou pour explorer un essoufflement. Le contexte de la prescription oriente déjà largement l’interprétation. La suite de cet article est écrite pour cette situation-là. Si c’est la douleur elle-même qui vous amène ici sans qu’un dosage ait été fait, les autres causes d’une douleur sous la poitrine méritent d’être connues avant de conclure au cœur.
Ce que mesure la troponine, et ce qu’elle ne dit pas
Les troponines I et T sont des protéines logées à l’intérieur des cellules du muscle cardiaque, où elles participent à la contraction. Tant que la cellule est intacte, elles n’ont aucune raison de se trouver dans le sang. Dès qu’une cellule souffre ou meurt, elle en libère.
Trois conséquences pratiques découlent de ce mécanisme, et elles sont systématiquement escamotées.
La troponine est spécifique du cœur, pas de l’infarctus. C’est une distinction capitale. Contrairement aux anciens marqueurs comme les CPK, la CK-MB ou la myoglobine, qui montent aussi lors d’un effort musculaire banal, la troponine ne vient que du myocarde. Mais dire « ces cellules cardiaques ont souffert » ne dit pas « une artère coronaire s’est bouchée ». Une inflammation, un cœur poussé à bout par une fièvre, une embolie pulmonaire qui force le ventricule droit produisent exactement le même signal.
Les dosages actuels détectent infiniment moins qu’avant. Les techniques dites ultrasensibles, généralisées en France depuis une quinzaine d’années, mesurent des concentrations de l’ordre du nanogramme par litre. Elles détectent aujourd’hui de la troponine chez la majorité des adultes en bonne santé, ce qui était impossible il y a vingt ans. Résultat : on découvre beaucoup plus d’élévations, et une proportion croissante d’entre elles n’a rien à voir avec un infarctus.
La hauteur du chiffre ne mesure pas la gravité. Elle mesure la quantité de cellules touchées. Un petit infarctus bien pris en charge peut donner une troponine plus basse qu’une myocardite virale bénigne qui guérira seule. On ne lit pas un pronostic sur une valeur isolée.
Pourquoi votre chiffre ne se compare pas à celui trouvé sur internet
C’est l’erreur la plus fréquente, et la plus lourde de conséquences en termes d’angoisse inutile. Il n’existe pas de « norme de la troponine » universelle.
Deux protéines différentes sont dosées selon les laboratoires — la troponine I ou la troponine T — et elles ne sont pas interchangeables. Pire : à l’intérieur même de la troponine I, chaque fabricant d’automate a sa propre échelle. Un résultat de 20 ng/L sur une machine peut correspondre à 45 ng/L sur une autre pour le même sang. Comparer votre valeur à un nombre lu sur un forum, ou à celle d’un proche analysé ailleurs, n’a aucun sens.
La seule référence valable est celle imprimée à côté de votre résultat, sur votre compte rendu. Les ordres de grandeur ci-dessous servent à comprendre la logique, pas à vous situer.
| Dosage | Seuil de détection | 99ᵉ percentile femmes | 99ᵉ percentile hommes |
|---|---|---|---|
| Troponine I ultrasensible | ≈ 2 ng/L | ≈ 16 ng/L | ≈ 34 ng/L |
| Troponine T ultrasensible | ≈ 3 ng/L | ≈ 9 ng/L | ≈ 16 ng/L |
Le 99ᵉ percentile mérite une explication, car c’est lui qui définit le mot « élevé ». Ce n’est pas un seuil de danger : c’est la valeur au-dessus de laquelle se situent 1 % des personnes en bonne santé. Par construction, une personne parfaitement saine sur cent dépasse donc ce seuil. Le mot « anormal » sur un compte rendu signifie « en dehors de ce que fait la grande majorité des gens », pas « malade ».
Hommes et femmes n’ont pas le même seuil, et cela change des diagnostics
Le tableau ci-dessus le montre : le 99ᵉ percentile féminin est environ deux fois plus bas que le masculin. Les femmes ont un cœur de plus petite masse et libèrent donc moins de troponine à lésion équivalente.
Longtemps, un seuil unique — en pratique le seuil masculin — a été appliqué à tout le monde. La conséquence est documentée : des infarctus féminins étaient classés « troponine normale » et repartaient sans diagnostic. L’adoption de seuils distincts selon le sexe est l’une des évolutions les plus concrètes de ces dernières années, et elle n’est pas encore uniformément appliquée dans tous les laboratoires.
En pratique, si vous êtes une femme et que votre résultat se situe entre le seuil féminin et le seuil « général » de votre compte rendu, la mention « normal » mérite d’être discutée avec le médecin qui a prescrit l’examen. Le même raisonnement s’applique aux mauvais résultats de prise de sang en général : la zone limite est celle où le contexte compte le plus.
Un seul dosage ne suffit jamais — et pas seulement dans le sens auquel on pense
Tout le monde comprend qu’une troponine élevée doit être recontrôlée. Ce que presque personne ne dit, c’est que l’inverse est tout aussi vrai : une troponine normale sur un seul prélèvement n’élimine pas un infarctus.
La raison tient à la biologie. La troponine ne monte pas instantanément : elle commence à s’élever environ 2 à 3 heures après le début de la souffrance cardiaque, culmine vers la 12ᵉ à 24ᵉ heure, et met plusieurs jours à redescendre. Une personne qui se présente une heure après le début de sa douleur peut donc avoir un dosage encore parfaitement normal alors que l’artère est déjà bouchée.
C’est pourquoi les services d’urgence ne raisonnent plus sur un chiffre mais sur une cinétique : deux prélèvements espacés d’une à trois heures, dont on compare la variation. Le protocole européen dit « 0 h / 1 h » combine la valeur d’arrivée et le delta à une heure pour classer très rapidement les patients en trois groupes.
| Groupe | Logique | Suite |
|---|---|---|
| Exclusion | Valeur d’arrivée très basse (proche du seuil de détection) et variation minime à 1 h | Infarctus écarté, recherche d’une autre cause à la douleur |
| Observation | Valeur intermédiaire, variation ambiguë | Troisième dosage à 3 h, imagerie, surveillance |
| Confirmation | Valeur d’arrivée franchement élevée ou forte variation à 1 h | Prise en charge cardiologique immédiate, coronarographie discutée |
Retenez la conséquence pour vous : si vous avez eu une douleur thoracique et qu’un seul dosage vous a été rendu normal, sans électrocardiogramme ni second prélèvement, la question mérite d’être reposée à un médecin.
Lésion myocardique ou infarctus : la distinction qui change tout
C’est le concept central, absent de la quasi-totalité des pages françaises sur le sujet, et c’est pourtant lui qui explique pourquoi tant de troponines élevées ne débouchent sur aucun traitement cardiologique.
La définition internationale de l’infarctus distingue deux situations :
- La lésion myocardique (myocardial injury) : au moins une valeur de troponine au-dessus du 99ᵉ percentile. C’est tout. Des cellules cardiaques ont souffert, pour une raison quelconque.
- L’infarctus du myocarde : une lésion myocardique plus la preuve d’une ischémie, c’est-à-dire d’un manque d’oxygène — symptômes évocateurs, modifications de l’électrocardiogramme, anomalie visible en imagerie, ou thrombus retrouvé en coronarographie. Et il faut en plus une variation du chiffre entre deux dosages, à la hausse ou à la baisse.
Autrement dit : tout infarctus donne une troponine élevée, mais l’immense majorité des troponines élevées ne sont pas des infarctus. Le chiffre seul ne franchit jamais cette frontière. C’est l’électrocardiogramme, le récit des symptômes et l’imagerie qui la franchissent.
Une nuance supplémentaire existe à l’intérieur même de l’infarctus. Le type 1 correspond à ce que tout le monde imagine : une plaque d’athérome qui se rompt et bouche une coronaire. Le type 2 est très différent — les artères ne sont pas bouchées, mais le cœur reçoit moins d’oxygène qu’il n’en réclame, parce que la personne fait une anémie sévère, une infection grave, une poussée hypertensive ou une accélération majeure du rythme. Le traitement n’a alors rien à voir : on ne débouche pas une artère qui n’est pas bouchée, on traite ce qui a déséquilibré la balance.
Les causes cardiaques d’une troponine élevée en dehors de l’infarctus
Le cœur peut souffrir sans qu’aucune artère ne soit obstruée. Ces situations représentent une part importante des troponines élevées rendues en pratique.
| Cause | Ce qui l’oriente |
|---|---|
| Myocardite (souvent virale) | Sujet jeune, épisode infectieux dans les jours précédents, douleur prolongée |
| Péricardite et myopéricardite | Douleur soulagée penché en avant, aggravée en inspirant |
| Insuffisance cardiaque décompensée | Essoufflement, œdèmes des jambes, prise de poids rapide |
| Trouble du rythme rapide (fibrillation atriale) | Palpitations, pouls irrégulier, normalisation après ralentissement |
| Syndrome de Takotsubo | Choc émotionnel majeur, femme après la ménopause, coronaires normales |
| Poussée hypertensive sévère | Tension très élevée, céphalées, hypertrophie du ventricule gauche |
| Dissection aortique | Douleur déchirante irradiant dans le dos — urgence absolue |
| Gestes cardiologiques (ablation, cardioversion, chirurgie) | Élévation attendue, sans signification pathologique |
| Cardiotoxicité des traitements anticancéreux | Anthracyclines, trastuzumab, immunothérapie ; surveillance programmée |
Le cas du Takotsubo mérite une mention particulière, parce qu’il répond directement à une question très recherchée : oui, un choc émotionnel violent peut élever la troponine. Notre article sur le syndrome du cœur brisé détaille comment on le distingue d’un infarctus — la différence se fait en imagerie, pas sur le chiffre.
Les causes non cardiaques : quand le cœur encaisse le reste du corps
Ici se trouve la majeure partie des élévations découvertes en dehors des urgences cardiologiques. Le cœur n’est pas la maladie, il en est le témoin.
| Situation | Mécanisme |
|---|---|
| Embolie pulmonaire | Surcharge brutale du ventricule droit |
| Sepsis, choc, réanimation | Inflammation, hypotension, besoins en oxygène non couverts |
| Maladie rénale chronique | Atteinte réelle du myocarde, pas seulement défaut d’élimination |
| AVC, hémorragie méningée | Décharge massive de catécholamines sur le cœur |
| Chirurgie non cardiaque | Hypotension, anémie, tachycardie péri-opératoires |
| Anémie sévère | Transport d’oxygène insuffisant |
| Brûlures étendues, traumatisme thoracique | Contusion directe, réaction générale |
| Infection virale aiguë, dont la COVID-19 | Inflammation systémique, atteinte myocardique directe possible |
La maladie rénale chronique appelle une correction précise, car on lit très souvent qu’un rein fatigué « n’élimine plus » la troponine et que le chiffre monterait pour cette seule raison. C’est largement inexact. L’élévation observée chez les personnes dont le débit de filtration glomérulaire est abaissé traduit surtout une atteinte réelle du muscle cardiaque — épaississement du ventricule, micro-lésions, surcharge chronique. C’est d’ailleurs pour cela qu’elle a une valeur pronostique, ce qui n’aurait aucun sens s’il s’agissait d’un simple artefact d’élimination.
Deux fausses élévations existent enfin, rares mais réelles : les anticorps hétérophiles et la macrotroponine, deux anomalies du sérum qui trompent l’automate, et la prise de biotine à forte dose (compléments « cheveux et ongles »), qui perturbe certains dosages. Une troponine élevée qui ne varie jamais, chez une personne sans aucun symptôme, fait partie des situations où le laboratoire peut être amené à contrôler par une autre technique.
Troponine élevée en permanence : quand le chiffre ne redescend jamais
Certaines personnes ont une troponine durablement au-dessus du seuil, sans le moindre épisode aigu : insuffisance cardiaque chronique, maladie rénale avancée, hypertrophie du ventricule gauche, grand âge. Leur valeur ne bouge pas d’un contrôle à l’autre.
Ce profil n’est ni une urgence ni une bonne nouvelle. Ce n’est pas une urgence, parce que l’absence de variation exclut précisément la lésion aiguë. Mais ce n’est pas anodin : une troponine chroniquement élevée est associée à un risque cardiovasculaire et à une mortalité supérieurs à ceux d’une personne comparable dont la troponine est indétectable. Elle fonctionne comme un indicateur de fond, au même titre que le débit de filtration glomérulaire ou l’albuminurie.
Sa vraie utilité, dans ce cas, est de servir de valeur de référence personnelle. Si votre troponine habituelle est à 30 ng/L et qu’un jour elle est mesurée à 35, il ne se passe rien ; si elle passe à 300, tout a changé. C’est une raison de conserver ses anciens résultats.
Sport d’endurance : une élévation attendue, et sans gravité
Après un marathon, un trail ou un triathlon, une proportion importante des participants — souvent la majorité — présente une troponine au-dessus du 99ᵉ percentile dans les heures qui suivent l’arrivée. Certaines valeurs atteignent des niveaux qui, aux urgences, feraient évoquer un infarctus.
Ce phénomène est connu, reproductible, et considéré comme bénin dans l’immense majorité des cas. Le chiffre revient à la normale en 24 à 72 heures. La conduite pratique tient en deux points : ne pas doser la troponine après un effort intense sans raison médicale, et ne jamais attribuer d’emblée à l’effort une douleur thoracique survenue pendant la course. Un sportif peut faire un infarctus, et l’élévation liée à l’effort ne doit pas servir d’explication commode.
Ce qu’une troponine élevée déclenche ensuite
Aucun traitement ne vise la troponine. On ne fait pas « baisser sa troponine » : on traite ce qui l’a fait monter, et elle redescend d’elle-même. Les compléments alimentaires, régimes et remèdes présentés comme des « traitements naturels de la troponine » n’ont aucun effet sur ce marqueur, et le temps passé à les chercher est du temps perdu pour identifier la cause.
Les examens qui suivent logiquement une troponine élevée sont toujours les mêmes : un électrocardiogramme, un second dosage pour établir la cinétique, et une échographie cardiaque qui regarde si une zone du muscle se contracte mal. Selon le contexte s’y ajoutent un scanner des artères pulmonaires en cas de suspicion d’embolie pulmonaire, une IRM cardiaque devant une suspicion de myocardite, ou une coronarographie si l’ischémie est probable.
Le reste du bilan sanguin est rarement inutile : la CRP oriente vers une inflammation, les D-dimères vers un caillot, la NFS vers une anémie, la créatinine vers un rein en cause, le BNP vers une insuffisance cardiaque. Aucun de ces marqueurs ne se lit seul, et notre guide du bilan cardiaque explique comment ils s’articulent entre eux.
Questions fréquentes
Qu’est-ce qui fait monter le taux de troponine ?
Toute souffrance des cellules du muscle cardiaque, quelle qu’en soit l’origine. L’infarctus en est la cause la plus redoutée, mais pas la plus fréquente : la myocardite, la péricardite, une insuffisance cardiaque qui se décompense, un trouble du rythme rapide, une embolie pulmonaire, une infection grave, une maladie rénale chronique, une chirurgie récente ou un effort d’endurance extrême produisent tous le même signal. En dehors du contexte d’urgence, les causes non ischémiques sont largement majoritaires.
Est-ce que le stress peut augmenter le taux de troponine ?
Il faut distinguer deux choses. Une anxiété ordinaire, même intense, n’élève pas la troponine : une crise d’angoisse avec palpitations et oppression thoracique donne un dosage normal, ce qui est d’ailleurs l’un des arguments pour rassurer. En revanche, un choc émotionnel majeur — deuil, agression, annonce brutale — peut déclencher un syndrome de Takotsubo, où le cœur se paralyse temporairement et libère réellement de la troponine, parfois à des niveaux élevés. Ce n’est plus du stress au sens courant, c’est une atteinte cardiaque authentique, qui guérit généralement en quelques semaines.
Quel taux de troponine pour un infarctus ?
Il n’existe pas de nombre qui signe un infarctus. Le diagnostic exige trois éléments simultanés : au moins une valeur au-dessus du 99ᵉ percentile de la technique utilisée, une variation entre deux dosages, et une preuve d’ischémie (symptômes, électrocardiogramme ou imagerie). Des valeurs très élevées, de plusieurs centaines de ng/L, rendent l’infarctus probable, mais on en observe aussi dans les myocardites et les embolies pulmonaires graves. À l’inverse, un infarctus débutant peut donner une valeur encore normale. Le chiffre seul ne tranche jamais.
Est-ce qu’un taux élevé de troponine peut indiquer un cancer ?
La troponine n’est pas un marqueur tumoral et une valeur élevée n’oriente pas vers un cancer. Le lien existe cependant par deux voies indirectes. D’abord la cardiotoxicité des traitements : certaines chimiothérapies, les thérapies ciblées comme le trastuzumab et les immunothérapies peuvent léser le myocarde, raison pour laquelle la troponine est surveillée au cours de ces protocoles. Ensuite la chirurgie : une élévation de troponine après une intervention lourde, y compris carcinologique, est fréquente et presque toujours silencieuse, alors qu’elle a une valeur pronostique réelle.
Est-ce qu’un taux de troponine de 13 ng/L est dangereux ?
Impossible à dire hors contexte, et c’est une réponse honnête plutôt qu’une esquive. 13 ng/L n’a pas la même signification selon la protéine dosée, l’automate du laboratoire et votre sexe : cette valeur peut se situer sous le seuil sur une technique de troponine I chez un homme, et au-dessus sur une technique de troponine T chez une femme. Surtout, une valeur proche du seuil ne prend son sens qu’avec un second dosage : stable, elle plaide pour une élévation chronique ou une variation individuelle ; en train de monter, elle change complètement de statut. Comparez-la aux références imprimées sur votre compte rendu, pas à un chiffre trouvé ailleurs.
Qu’est-ce qu’un taux élevé de troponine peut indiquer ?
Une seule chose avec certitude : des cellules du muscle cardiaque ont libéré leur contenu. C’est ce que les cardiologues appellent une lésion myocardique. Savoir si cette lésion vient d’une artère bouchée, d’une inflammation, d’un cœur débordé par une infection ou d’une maladie chronique demande l’électrocardiogramme, la cinétique du chiffre, l’imagerie et surtout le récit de ce que vous avez ressenti. La troponine ouvre l’enquête ; elle ne la conclut pas.
Dernières avancées scientifiques
Quatre travaux publiés entre 2022 et 2025 ont modifié la façon d’interpréter une troponine élevée. Les références complètes figurent en fin d’article.
Une troponine « normale » sur un seul prélèvement rate beaucoup d’infarctus. L’équipe de M. Lowry, à Édimbourg, a analysé 41 103 patients consécutifs adressés pour suspicion d’infarctus, dont 31 % se présentaient dans les 3 heures suivant le début des symptômes. Résultat marquant : la sensibilité du 99ᵉ percentile utilisé seul n’était que de 71,4 % chez les consultants précoces et de 92,5 % chez les plus tardifs. Autrement dit, se fier à un unique dosage « sous la norme » laisserait passer près d’un tiers des infarctus les premières heures. En revanche, une valeur inférieure au seuil de détection (2 ng/L) permettait, elle, d’écarter l’infarctus avec une valeur prédictive négative de 99,7 %. Cette étude fixe aussi noir sur blanc les seuils selon le sexe : 16 ng/L chez la femme, 34 ng/L chez l’homme.
Les élévations non ischémiques ont une signification propre. Une revue de L. Savic et ses collègues, parue fin 2025, a synthétisé les mécanismes de l’élévation de troponine dans les pathologies non cardiaques. Sa conclusion centrale est double : ces élévations relèvent de mécanismes de lésion myocardique bien identifiés, et elles constituent un prédicteur indépendant de mortalité cardiovasculaire et globale. Comprendre ce mécanisme évite, écrivent les auteurs, des explorations cardiologiques inutiles, coûteuses et parfois risquées.
Après une chirurgie, l’élévation est fréquente et presque toujours muette. L’analyse de S. Wu portant sur 6 277 adultes opérés d’une chirurgie carcinologique de risque intermédiaire à élevé a retrouvé une lésion myocardique post-opératoire chez 19,1 % des patients — dont 98,7 % étaient totalement asymptomatiques. Cette lésion multipliait par sept le risque de décès à 30 jours, avec un excès de mortalité encore présent à un an. C’est l’argument le plus fort en faveur du dosage systématique chez les patients opérés à risque.
Le raisonnement en cinétique rapide se généralise. Les travaux de K. Wildi sur 1 888 patients ont validé un algorithme 0 h / 2 h combinant la valeur d’arrivée et la variation absolue : il permettait d’écarter l’infarctus chez près de la moitié des patients avec une valeur prédictive négative de 99,7 à 100 %, et de le confirmer chez près d’un sur cinq. C’est cette logique — valeur d’entrée plus delta — qui a remplacé la lecture d’un chiffre isolé dans les services d’urgence.
Glossaire
- Troponine I et troponine T : deux protéines du muscle cardiaque, dosées au choix selon les laboratoires. Leurs valeurs ne sont pas comparables entre elles.
- Ultrasensible (hs) : technique capable de mesurer de très faibles concentrations, exprimées en nanogrammes par litre (ng/L).
- 99ᵉ percentile : valeur au-dessus de laquelle se situent 1 % des personnes en bonne santé. Définit le mot « élevé », pas le mot « dangereux ».
- Cinétique : évolution du chiffre entre deux prélèvements. C’est elle, et non la valeur isolée, qui distingue une lésion aiguë d’une élévation chronique.
- Lésion myocardique : troponine au-dessus du 99ᵉ percentile, sans préjuger de la cause.
- Infarctus de type 1 : obstruction d’une artère coronaire par rupture d’une plaque d’athérome.
- Infarctus de type 2 : déséquilibre entre les besoins et les apports en oxygène du cœur, sans obstruction coronaire.
- Takotsubo : sidération transitoire du ventricule gauche déclenchée par un choc émotionnel ou physique, avec coronaires normales.
- Macrotroponine : complexe entre la troponine et un anticorps, responsable de valeurs élevées persistantes sans maladie cardiaque.
- Coronarographie : examen qui visualise les artères du cœur par injection de produit de contraste.
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Sources
- Lowry MTH, Doudesis D, Boeddinghaus J, et al. Troponin in early presenters to rule out myocardial infarction. European Heart Journal. 2023;44(30):2846-2858. Via PubMed. DOI : 10.1093/eurheartj/ehad376
- Savic L, Stankovic S, Antonijevic N, et al. Elevated Cardiac Troponin in Non-Cardiac Conditions Unrelated to Acute Myocardial Infarction. International Journal of Molecular Sciences. 2025;26(23):11655. Via PubMed. DOI : 10.3390/ijms262311655
- Wu S, Song X, Li Y, et al. Myocardial injury and short- and long-term outcomes after oncological surgery: a large-scale retrospective cohort study. Journal of Clinical Anesthesia. 2025;107:112002. Via PubMed. DOI : 10.1016/j.jclinane.2025.112002
- Wildi K, Boeddinghaus J, Nestelberger T, et al. 0/2 h-Algorithm for Rapid Triage of Suspected Myocardial Infarction Using a Novel High-Sensitivity Cardiac Troponin I Assay. Clinical Chemistry. 2022;68(2):303-312. Via PubMed. DOI : 10.1093/clinchem/hvab203
- Kashlan B, Kinno M, Syed M. Perioperative myocardial injury and infarction after noncardiac surgery: a review of pathophysiology, diagnosis, and management. Frontiers in Cardiovascular Medicine. 2024;11:1323425. Via PubMed. DOI : 10.3389/fcvm.2024.1323425
- Haute Autorité de Santé. Syndromes coronariens aigus : parcours de soins. has-sante.fr
- European Society of Cardiology. Guidelines for the management of acute coronary syndromes. escardio.org
Cet article a une vocation informative et ne remplace pas une consultation médicale. En cas de douleur thoracique, appelez le 15.



